Qu’est-ce que l’anarchisme ?
Qu’est-ce que l’anarchisme ?
Une théorie sociale considérant comme l’idéal politique l’union de l’ordre avec l’absence de tout gouvernement direct de l’homme par l’homme ; l’absolue liberté individuelle. (Century Dictionary.)
Qui sont les anarchistes ?
Ceux qui acceptent cet idéal, croyant que les résultats sociaux les plus élevés seront obtenus par la substitution du contrôle sur soi-même (self control) à toutes les autorités extérieures, civiles ou morales.
Qu’est-ce que l’autorité civile ?
La force qui intervient dans nos actions journalières créant et punissant les criminels, force appelée ordinairement Gouvernement.
Comment le Gouvernement crée-t-il des criminels ?
En protégeant un système injuste de distribution des utilités qui fait qu’un homme dépend de l’autre pour sa subsistance ; s’il ne peut s’en procurer, force lui est de recourir à un acte criminel ; alors, le Gouvernement le punit.
Ceci explique le vol, mais le meurtre ?
C’est la faim, ou la crainte des privations, qui poussent la plupart des hommes à des actes de violence.
Mais encore, comment expliquez-vous les meurtres résultant de la jalousie, de la haine, de la violence ?
Ou ce sont des actes de malades temporaires ou incurables, et qui demandent à être traités comme tels - ou c’est la survivance d’instincts primitifs qui seront surmontés, selon que le démontre l’expérience sociale, et par l’éducation et par l’extension des droits individuels. La législation répressive ne fait que les rendre plus sauvages encore ; on ne peut pas guérir la vengeance par la vengeance.
Puisque les anarchistes prétendent que le crime est le résultat de l’injustice économique, quel effet aurait donc l’abolition du gouvernement sur la justice économique ?
Étant abolie la force qui protège les propriétaires des grandes sources de production et des moyens d’échange, les hommes auraient toute liberté d’expérimenter et de découvrir quel changement économique est le meilleur, au lieu d’être contraints d’accepter la décision de la majorité ou de la minorité dominante.
Quel système économique proposent les anarchistes ?
Ils se partagent en différentes écoles : socialiste, individualiste, communiste, mutualiste, etc...
Les termes anarchiste et socialiste ne sont donc pas contradictoires ?
Non. Ceux-là seulement les imaginent contradictoires qui confondent le Socialisme -hypothèse purement économique - avec le « Parti socialiste », organisation qui voudrait réaliser cette hypothèse par l’action politique.
Que veulent les anarchistes socialistes ?
Que le programme socialiste soit réalisé par l’action directe de la masse et non par les roueries politiciennes.
Quelle est la théorie individualiste ?
Que chacun a droit au produit intégral de son travail, qu’il l’ait effectué seul ou avec l’aide d’autrui.
N’en est-il pas ainsi aujourd’hui ?
Non. Dans l’état actuel des choses, à cause des trois grands monopoles de la terre, de l’argent, des brevets, nul ne peut obtenir le produit intégral de son labeur. Dès qu’ils seraient abolis, l’initiative individuelle entreprendrait les grands travaux que les personnes irréfléchies n’imaginent possibles que grâce au gouvernement ; tout individu ayant la possibilité de pouvoir travailler pour son compte, nul ne travaillerait pour le compte d’autrui à moins de gagner autant que s’il travaillait seul.
Ce droit de propriété à son travail personnel n’exigerait pas un système gouvernemental ?
Son fonctionnement demande uniquement la garantie d’une association protectrice volontaire. Personne ne serait forcé d’accepter la protection de cette assurance s’il n’en voulait pas, ni d’en payer la prime.
Que sont les communistes ?
Ceux qui croient que la plus grande équité est obtenue par la production en commun et la consommation à volonté.
Pourquoi croient-ils ce système meilleur que l’individualisme ?
Parce qu’ils ne croient pas possible qu’on puisse mesurer correctement la valeur du produit d’un homme. Ils ne croient pas non plus qu’il soit désirable de gaspiller de l’énergie à l’essayer, car là où il y a assez pour tous - et à satiété - nul ne demande davantage que ce qu’il peut utiliser.
Les communistes croient-ils à la nécessité d’une Association protectrice ?
Là où on produit en commun, ce qu’on produit appartient à tous ceux qui veulent consommer. Dans ce cas, point besoin d’une Association protectrice.
Que proposent les mutualistes
Une combinaison du principe individualiste avec celle d’une coopération ouvrière extensive. Les mutualistes considèrent le syndicat actuel comme le noyau du futur groupe producteur. Supposons que le syndicat des briquetiers entreprenne la construction des bâtiments ; il émettra des bons, représentant le temps passé au travail, lesquels bons seront reçus en paiement comme les billets de banque actuels ; les autres organisations entreprendraient les travaux se rattachant à leurs spécialités ; une fédération mondiale de syndicats confédérés finirait par se créer. L’employeur serait finalement éliminé.
Croyez-vous que ces différents systèmes pourraient co-exister ?
Oui. Dans une « Société libre », tout individu, tout groupement (grand ou petit), aura pleine faculté d’expérimenter sa méthode. Sans doute, un système pourra mieux s’adapter qu’un autre à certains tempéraments, à certaines localités.
Supposons qu’un système d’équitable distribution règne, sera-ce l’anarchie ?
Non. L’anarchisme énonce un message spirituel autant qu’économique ; une distribution équitable ne serait qu’une base.
Une base, mais dans quel but ?
Afin de développer librement toutes les puissances latentes au dedans de l’âme individuelle, étouffées ou suffoquées par les autorités civiles et morales.
Qu’entendez-vous par Autorité morale ?
La violence exercée par le clergé qui s’arroge de définir pour l’humanité tout entière, ce qu’il faut entendre par bien, mal, vertu, vice - c’est ce qu’on appelle ordinairement religion.
Vous considérez alors la Religion comme un mal ?
Non, tant qu’elle est la libre expression de l’aspiration individuelle. Elle devient un mal lorsqu’elle s’organise dans le but d’imposer des conceptions universelles ou des codes moraux à ceux qui ne les acceptent pas. Sous une pareille forme organisée, elle est le pire des maux.
Vous me condamnez donc pas le christianisme ?
Non. L’un des plus grands parmi les anarchistes, Tolstoï, était aussi un des plus grands chrétiens. Nous ne condamnons pas non plus le Bouddhisme, le Brahmanisme, le Confucianisme ou autre doctrine religieuse quelconque, dès lors qu’elle est la libre expression des plus hautes aspirations de l’individu. Cependant, nous pensons que dans un état de liberté complète, on atteindra à de plus hautes aspirations encore, et le mieux c’est le but de l’humanité.
Croyez-vous en l’amour ?
Oui. C’est par l’amour que nous voulons sauver le monde. C’est au sentiment de l’universel amour humain que l’anarchisme fait surtout appel.
Croyez-vous au mariage ?
Nous ne croyons pas aux formes ni aux cérémonies, l’amour se suffit à lui-même. Il n’y a pas de sceau supérieur à l’amour, une cérémonie ne peut rien y ajouter en fait de perfection.
Mais qui décidera de la perfection de l’union sexuelle ?
Nul ne peut décider pour autrui ; ceux qui la contracteront décideront pour eux-mêmes.
Supposons qu’ils reconnaissent s’être trompés, se sépareront-ils ?
Certes, leur désir de se séparer constitue une raison suffisante.
Mais cela n’implique-t-il pas la dislocation de la famille ?
Certes, mais il vaut mieux que se disloque une famille qui n’est maintenue que par une force extérieure : le seul résultat auquel elle peut aboutir est de faire des misérables.
Pourquoi certains anarchistes sont-ils appelés « anarchistes philosophiques » ?
L’anarchisme étant une philosophie, c’est un pléonasme. Cependant, durant une période primitive d’agitation populaire, certains « résistants passifs » se servirent de cette expression, afin de se distinguer de ceux qui prêchaient une résistance violente aux attaques de l’autorité. On entend donc par « anarchistes philosophiques » ceux qui ne veulent que résister passivement à la violence autoritaire.
L’anarchisme enseigne-t-il la violence ?
Non. L’anarchisme est la négation de la violence. En abolissant les causes qui les produisent, les actes de violence deviendraient de plus en plus rares, pour finir par disparaître entièrement.
Pourquoi alors des actes de violence sont-ils commis par des anarchistes ?
Certains anarchistes prétendent qu’en l’état actuel des choses, ils sont forcés de désavouer leurs principes quotidiennement, tant et si bien que toutes leurs protestations restent sans effet. Ils disent donc : « Supposons que grâce à un désaveu unique, je puisse faire une protestation effective, étant entendu que je suis disposé à en subir toutes les conséquences, c’est mon affaire. Je prouve ainsi ma désapprobation de l’état de choses présent ».
A quelle tendance économique se rattachent les anarchistes dont vous parlez ?
A aucune tendance en particulier, car chacune d’elles compte des anarchistes révolutionnaires et des anarchistes non résistants.
Pourquoi les anarchistes non résistants ne condamnent-ils pas les autres ?
Un anarchiste ne peut pas en condamner un autre, sous peine d’inconséquence, il peut seulement exprimer sa désapprobation d’un écrit, d’une parole, d’un geste et en expliquer ses raisons à autrui. - (Tract édité par Freedom, de Londres)
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L’anarchisme,
Ce qu’il est et ce qu’il n’est pas
Donc vous voulez que je vous dise ce qu’est l’anarchisme ? Je veux bien essayer et de la manière qui est la mienne - c’est-à-dire la plus simple - de vous démontrer enfin que ce n’est pas ce qu’en disent généralement les journaux capitalistes et volontairement mal informés, menteurs, insensés, déloyaux.
En premier lieu, je conseille à ceux qui veulent savoir la vérité au sujet de l’anarchisme, de ne pas se renseigner auprès de ses ennemis, mais de s’adresser à des anarchistes et de lire la littérature anarchiste. Et il n’est pas toujours bon de s’en tenir à ce qu’une, deux personnes et même une demi-douzaine peuvent en dire, quand bien même elles s’appelleraient anarchistes. Renseignez-vous auprès d’un bon nombre d’entre elles et biffez les définitions sur lesquelles elles ne sont pas d’accord. Ce qui restera, selon toute probabilité, sera la vérité. Par exemple, qu’est-ce que le christianisme ? Demandez-le à une douzaine de personnes et même davantage et il est probable que leurs réponses ne concorderont pas sur tous les détails. Elles seront vraisemblablement d’accord sur un petit nombre de propositions fondamentales. Ces quelques propositions se rapprocheront davantage de la définition exacte du christianisme que leurs définitions personnelles. Ce procédé d’élimination est, à mon sens, le meilleur moyen de définir une philosophie. C’est la méthode que j’ai employée pour me rendre compte de ce que c’était que l’anarchisme et j’ai tout lieu de croire que je suis arrivé assez près de la vérité.
Selon Benjamin R. Tucker, l’anarchisme est une doctrine qui implique « que les affaires humaines soient réglées par des individus ou des associations volontaires et que l’État soit aboli ».
L’État, c’est « l’incarnation du principe d’empiétement en un individu ou une troupe d’individus, s’arrogeant le droit d’agir comme représentants ou maîtres de la population totale d’un territoire donné ».
Le Gouvernement, c’est « la sujétion de l’individu non envahissant (qui n’attente pas à la personne ou aux circonstances d’autrui) à une volonté extérieure à lui ».
Ceci dit, souvenez-vous de ces définitions et n’employez pas les mots « état », « gouvernement », « anarchie » dans un autre sens que celui que leur donnent les anarchistes. Les définitions ci-dessus sont, d’ailleurs, généralement admises partout par les anarchistes.
Selon Herbert Spencer et d’autres, l’origine de l’État, c’est la guerre, la guerre d’agression, la violence - il s’est toujours maintenu par la violence. La fonction de l’État dans tous les temps, ç’a été de gouverner - c’est-à-dire de forcer les classes dominées à faire ce que les classes dominantes voulaient qu’elles fissent.
L’État, c’est le roi dans une monarchie, le roi et le parlement dans une monarchie constitutionnelle, le corps législatif dans une république, un parti dans un régime de dictature, la majorité des votants dans les démocraties où existe le système du référendum. L’histoire indique que mentalement, moralement, économiquement, les masses s’améliorent dans la mesure où s’affaiblit la puissance que l’État s’arroge sur les individus. Dans la mesure où l’homme est plus éclairé à l’égard de ses intérêts, individuels ou collectifs, il veut que l’autorité obligatoire sur sa personne ou sa conduite soit abolie. Il fait remarquer que l’Eglise a prospéré au temporel, pour ne rien dire du spirituel, là où l’individu n’est plus obligé de l’entretenir ou de croire à ses dogmes, sous peine d’être considéré comme hérétique, maltraité ou brûlé. Il fait remarquer que les gens s’habillent bien mieux depuis que l’État n’intervient plus en matière de vêtements - que là où on peut choisir son compagnon ou ses compagnes, on est plus heureusement uni, sexuellement parlant - qu’on se trouve bien mieux sous tous les rapports là où les lois ne réglementent plus la coupe des cheveux, les déplacements, le nombre des vitres des fenêtres, la chique de tabac, les baisers le dimanche. Avant la révolution en Russie (et cela n’a pas changé beaucoup depuis) - et ailleurs - on ne pouvait pas aller de la ville à la campagne et vice versa sans une licence spéciale, imprimer ou lire livres et journaux sans passer par la censure, ni offrir l’hospitalité à un ami jusqu’au lendemain matin sans en avertir la police. Dans les pays les plus libres, nominalement parlant, l’individu est dépouillé par le collecteur d’impôts, rossé par les gardiens de l’ordre, condamné à l’amende et jeté en prison par les tribunaux - bref, entravé par l’autorité de mille manières, alors même que sa conduite n’offre rien d’agressif ou de contraire au principe de l’égale liberté.
C’est une erreur fréquente - et cette erreur est commise par quelques anarchistes - de déclarer que l’anarchisme vise à établir la liberté absolue. L’anarchisme est une philosophie pratique et ne vise pas à l’impossible. Ce que veut l’anarchisme, c’est de rendre le principe de l’égale liberté accessible à tout humain. Sous ce régime, la majorité n’a pas plus de droits que la minorité, la multitude pas plus de droits qu’une seule unité humaine. Le principe de la liberté égale implique que tout être humain a des droits égaux à tous les produits de la nature, et cela sans payer quoi que ce soit ; que ce que chacun produit lui appartient en propre et qu’aucun individu ou collection d’individus - qu’il s’agisse de hors-la-loi ou du gouvernement - n’a le droit de lui en soustraire une partie sans sa connaissance ou son consentement - que chacun peut échanger ses produits partout où il le veut - qu’il peut coopérer avec ses semblables s’il lui plaît ou les concurrencer dans n’importe quelle activité de son choix - qu’aucune restriction ne peut lui être opposée concernant ce qu’il imprime, ou lit, ou boit, ou mange ou accomplit, tant qu’il n’empiète pas sur le droit de ses semblables d’en faire autant que lui.
Nul criminel ne peut être anarchiste, car le crime consiste à faire tort à un autre en lui faisant violence - et c’est l’opposé de l’anarchisme.
Nul ne peut tuer autrui (sauf quand sa vie est en jeu) et être anarchiste, parce que ce serait nier à autrui le droit de vivre et c’est l’antithèse de l’anarchisme.
Ce ne sont donc que les ignorants et les déloyaux qui traitent les anarchistes d’assassins et de criminels.
On ne peut être anarchiste et faire des choses anti-anarchistes en elles-mêmes.
L’anarchisme veut baser sur l’occupation et l’usage le droit au sol - abolissant du même coup le loyer de la terre.
L’anarchisme veut garantir à chaque individu, à chaque association le droit d’émettre une valeur d’échange - abolissant du même coup le loyer ou l’intérêt de l’argent, dans la mesure où cela est compatible avec la coopération et la concurrence.
L’anarchisme considère comme injustes les brevets et les droits d’auteurs - il veut abolir le monopole par l’abolition des brevets.
L’anarchisme nie à un corps constitué quelconque le droit de prélever sur un individu quelconque une redevance ou un impôt qui ne lui plaît pas - il veut que la taxe soit volontaire, comme c’est le cas pour les églises séparées de l’État, les « trade-unions », les sociétés d’assurances et de secours mutuels et toutes les associations volontaires.
L’anarchisme affirme que la liberté dans toutes les sphères de la vie est encore le meilleur moyen d’amener l’espèce humaine à un niveau d’existence plus heureux.
On a dit que l’anarchisme n’est pas le socialisme. C’est une erreur. L’anarchisme est du socialisme volontaire. Il y a deux espèces de socialisme - archiste ou anarchiste, autoritaire ou libertaire, étatiste ou non-étatiste. C’est-à-dire que tout ce qui est proposé en vue d’améliorations sociales augmente ou restreint le pouvoir des forces et des volontés extérieures sur le développement de l’individu. Si ce pouvoir augmente, ces améliorations sont archistes ; s’il diminue, elles sont anarchistes.
Enfin, l’anarchisme est synonyme de liberté, indépendance, autonomie, non-interventionnisme, « laissez faire », autogouvernement, antiautoritarisme, « occupez-vous de vos affaires et ne vous mêlez pas de celles du voisin », et ainsi de suite.
Joseph A. LABADIE.
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L’ANARCHISME INDIVIDUALISTE
Les rapports du capital avec le travail
Cette étude est intitulée « l’anarchisme individualiste » afin que le lecteur puisse, dès l’abord, comprendre clairement que je suis hostile au communisme anarchiste, tel qu’on entend ce terme aujourd’hui. Bien que le vocable anarchisme n’implique pas en lui-même de plan social défini, mais une protestation contre l’autorité coercitive, il a cependant été tacitement convenu qu’il s’entendait d’un système de société où se trouve abolie l’institution de la propriété privée. Se rallier à l’anarchisme présuppose qu’étant donné deux méthodes d’en finir avec un mal social, la préférence ira à celle des deux méthodes qui implique le moins d’empiétement sur l’individu. L’erreur du communisme, selon moi, c’est de prétendre que le malaise social actuel provient de la liberté illimitée de passer contrat, alors qu’il néglige que dans la branche la plus importante des relations humaines - la méthode de diffusion de la confiance mutuelle entre les individus - l’État est intervenu violemment durant des siècles avec des résultats désastreux pour l’équité et la prospérité sociales.
Mes lecteurs, qui sont anarchistes avant d’être communistes, trouveront peu de sujets plus dignes d’étude que le mécanisme des rapports qui relient le capital au travail, en un mot l’argent.
Considérons un moment ce qu’il faut entendre par « l’avance » faite par le capital au travail. Lorsqu’un homme a produit davantage que ses besoins, il se trouve en position de faire un prêt à quelqu’un d’autre, lequel, nanti de ce capital, se trouve à même de produire à son tour. Là où n’existe pas une parfaite confiance mutuelle, l’emprunteur fait au prêteur un billet promettant de rembourser le prêt à telle date. Le prêteur peut désirer acheter des produits avant l’échéance du billet, et il se peut aussi que les étrangers n’acceptent pas la signature de l’emprunteur ; de là la nécessité d’un tiers dont la fonction est d’endosser les billets de toute personne digne de confiance. Ce tiers a pour profession spéciale d’apprécier l’honnêteté des producteurs en devenir, et le milieu social n’accepte ses billets et de les fait circuler que lorsqu’il est certain de la sûreté de ses appréciations.
L’évolution de la banque et l’émission libre
Qu’on remarque de suite les effets de l’intervention de l’État.
Primitivement, ce garant public était obligé de prêter de l’or aux acheteurs en puissance parce que la confiance mutuelle n’était pas assez établie pour permettre la circulation d’un document écrit constatant le fait que telle ou telle personne était autorisée à acheter. De là naquit le métier d’usurier, lequel, en Angleterre - pays destiné à prendre bientôt la première place au point de vue du commerce, - fut graduellement absorbé par les orfèvres. A mesure que s’établit la réputation de l’orfèvre, il lui fut possible d’émettre des billets portant promesse de payer de l’or au porteur sur demande au lieu d’or même ; aussitôt qu’on se rendit compte qu’on pouvait obtenir à volonté de l’or en échange de ces billets, on s’en servit dans les échanges au lieu de métal. L’avantage qui résulta de cette innovation pour la collectivité fut considérable ; grâce à elle, le banquier - comme on finit par dénommer l’orfèvre - fut mis à même de consentir de beaucoup plus grandes avances au producteur qu’il lui eût été possible de le faire en se servant de métal. En prêtant du papier, moyen bon marché et élastique, le banquier put réunir la richesse et la capacité productrice aussitôt qu’elles surgissaient. La liberté pour n’importe qui de s’établir comme banquier aurait réduit le coût de l’émission de ce papier au minimum possible ; à mesure que la collectivité se serait accoutumée à contrôler la valeur des émissions du banquier, c’est-à-dire dès qu’une méthode serait intervenue de se rendre compte si le banquier limitait ses prêts uniquement à ceux capables de produire de la richesse et de payer les billets à échéance, - la demande d’or en échange de papier aurait graduellement disparu ; la voie aurait été ouverte à la monétisation à bon compte de toutes les formes de capacités productrices ; toute personne dont la réputation d’industrie et de loyauté était suffisamment connue du banquier local aurait pu obtenir un prêt à longue échéance qui lui eût permis de s’établir, le chômage et les bas salaires se limitant dès lors aux incapables.
En Angleterre, cependant, où ce système atteignit le summum de perfection, l’État découvrit bientôt la valeur du privilège de payer ses dettes avec du papier au lieu d’or. Dès 1694, le gouvernement anglais intervint et, en échange d’un prêt que son crédit n’avait pu lui procurer sur le marché libre, concéda le monopole de l’émission des billets à une corporation privée, avec ce résultat que les moyens d’établir de nouvelles industries furent sérieusement réduits. On peut dire sans exagération que l’histoire du commerce en Angleterre, de 1694 à ce jour, a consisté en une lutte continuelle entre cette banque privilégiée - la Banque d’Angleterre - et le peuple ; la masse toujours croissante des échanges de ce dernier justifiant son cri vibrant pour un moyen d’échange plus élastique, cri dont le monopole dont s’agit a tenu peu compte, retranché qu’il se trouvait derrière la protection de l’État.
Avec relativement peu de modifications, cet état de choses a persisté jusqu’à notre époque. En 1933, la Banque d’Angleterre possède encore le monopole de l’émission des billets, bien que le nombre de ceux qu’elle peut émettre ait été légalement limité.
Nous pouvons affirmer, en y insistant, que le malaise social, sous sa forme actuelle, ne se serait jamais produit si, dès les premiers jours de la révolution industrielle, parfaite liberté avait existé dans le mécanisme des avances du capital au travail. Les premiers manufacturiers n’auraient pu qu’à grand peine conserver la jouissance des énormes bénéfices que rapportèrent à leurs détenteurs les premières machines, s’il avait existé. des facilités permettant à tout travailleur capable d’obtenir le nécessaire pour fonder lui-même une industrie. L’extension des industries aurait eu pour résultat de faire vendre les produits à meilleur marche, cela tandis qu’elle aurait utilisé en son entier le travail déplacé par l’introduction du machinisme et que les salaires auraient monté. Il n’y a pas de raison pour que ce procédé ne se soit pas continué jusqu’à ce que les ouvriers recevant des salaires de plus en plus élevés et les patrons tirant de leurs entreprises des bénéfices de moins en moins considérables, un moment soit venu où il n’eût pas été de l’intérêt du travailleur le plus capable d’assumer les responsabilités d’un patron. Dans un pareil système, l’exploitation du salarié par le salarieur aurait été nulle, et on n’aurait jamais entendu réclamer l’abolition de la libre concurrence.
Durant les XVIIIe et XIXe siècles, l’Angleterre devint le pays le plus important du monde au point de vue du commerce ; et tous les pays civilisés ont servilement suivi son exemple en prohibant l’émission des billets par les banques privées. En présence de cette prohibition, les banques se sont rejetées sur le chèque et, au moyen de cet instrument, ont accompli de véritables miracles en ce qui concerne l’économie de l’usage de l’or. Mais le désavantage fondamental du chèque - quand on le compare au billet - est son manque de puissance de circulation : nous n’acceptons de chèques que des personnes dont l’honnêteté nous est personnellement connue, alors que le billet circule de mains en mains parmi des personnes absolument inconnues les unes aux autres. Le résultat de l’interdiction de la libre émission des billets, c’est que la masse des producteurs se voit réduite à se servir de la quantité existante ou, à son défaut, d’or. Chaque fois que le coût du prêt - le taux de l’escompte - baisse, les affaires deviennent plus prospères, de nouvelles entreprises voient le jour, la demande de travail augmente et les salaires croissent, mais les sommes qu’exigent l’augmentation des salaires et celles des échanges domestiques drainent l’or des banques de telle sorte que les banquiers, pour protéger leur or, sont forcés de restreindre leurs avances. Cette restriction des prêts amène des faillites ; les salaires baissent, il s’ensuit une vague de chômage et l’ouvrier s’en prend au patron du salaire ridiculement bas qu’il lui offre. La lutte entre les nations à l’heure actuelle a pour but de se procurer autant d’or que possible à l’usage des banques ; chaque fois qu’un pays éprouve un accroissement de prospérité, il a besoin d’or. L’État lui ayant interdit de se fournir lui-même de papier, il est forcé d’attirer le métal étranger en haussant le taux des opérations de banque, ce qui commence par rendre impossible, dans le pays même, la vie de quantité d’industries. En présence de cette demande d’or, les autres pays ne peuvent protéger leurs réserves monétaires qu’en élevant leurs propres taux d’escompte et en restreignant en proportion les prêts à leurs clients. C’est là l’explication du malaise profond dont souffre l’industrialisme moderne, c’est-à-dire l’insuffisance des salaires et le fait que les patrons, tout en faisant de beaux bénéfices, sont forcés périodiquement de suspendre la production par suite du manque de puissance d’achat de la collectivité. De plus, la crainte où, par suite de la prohibition légale de l’émission libre, vivent les banques de voir leur or se drainer, les oblige, même en temps normal, à réserver leurs prêts à longue échéance aux emprunteurs possédant des garanties d’une espèce telle qu’elles soient négociables même dans les périodes où l’or fait défaut - c’est-à-dire aux périodes où le taux de l’escompte est élevé, où les débiteurs ont peine à faire face à leurs engagements, où les valeurs de tout repos sont seules négociables.
Aujourd’hui, les banques ne consentent de prêts à bon compte et à longue échéance qu’aux emprunteurs possédant valeurs, hypothèques, etc., - conditions qui privent les masses des petits industriels des avantages d’un crédit bon marché et qui limitent à quelques privilégiés le monopole de l’Industrie. Si les banques avaient pu librement remplacer dans les échanges l’or par le papier chaque fois qu’elles l’auraient jugé convenable, ii y a longtemps que le milieu social, habitué à l’usage du-papier monnaie, aurait renoncé à l’emploi de l’or. Il est évident que un banquier a besoin d’or, plus il peut prêter à meilleur compte, plus aussi il devient facile de se procurer des machines.
La situation est, il est vrai, tant soit peu compliquée, vu la longueur du temps durant lequel nous avons permis aux patrons de conserver leur monopole comparatif du machinisme, mais elle n’est pas désespérée. Accordons aux individus auxquelsle milieu social donne sa confiance la faculté d’émettre les notes de crédit qu’ils jugent convenables. Il en résultera des facilités inconnues pour des nouvelles combinaisons de capitaux concurrençant les trusts boursouflés, maîtres actuels du marché ! Et cette concurrence ne sera pas étouffée, comme elle l’est aujourd’hui, par un drainage automatique des réserves d’or bancaires du pays. Toute nouvelle concurrence tend à réduire le prix des produits et à augmenter les salaires, préparant ainsi le retour aux conditions idéales que j’ai esquissées plus haut.
Les communistes libertaire et la liberté du crédit
Je propose résolument la question à mes lecteurs afin de voir combien on en compte dans le mouvement communiste qui n’aient jamais considéré sérieusement ce sujet. Les communistes libertaires s’élèvent contre le Socialisme d’État parce qu’ils craignent - et à mon sens, ils ont raison - la tyrannie d’une institution centrale, possédant tous les moyens de production. Ils proposent l’établissement de petites communes indépendantes échangeant entre elles les produits de leur travail. Sous ce régime, l’individu n’est libre que dans la mesure où existent d’autres communes qui consentent à le recevoir s’il désire fuir la sienne pour échapper à des réglementations peut-être humiliantes. Lorsque chaque être individuel possède le droit de décider pour soi-même s’il veuf payer quelqu’un d’autre pour travailler pour lui, et lorsque la rémunération offerte à ce quelqu’un d’autre est suffisante pour le faire renoncer à l’occasion, offerte librement, à tout homme le méritant, de produire pour son compte, la société peut certainement être considérée comme plus anarchiste que lorsqu’une règle inflexible dispose que tous les membres d’une commune particulière devront apporter leurs produits à la la « marmite commune » et consommer selon ce que la majorité décidera. D’ailleurs, la libre concurrence n’implique pas nécessairement retour à l’artisanat : c’est la méthode la plus économique de production qui prévaudra. La liberté de mutualité en fait de crédit garantira que tout possesseur de machines paye aux ouvriers un salaire élevé et vende les produits à aussi bon compte que lui permettra ses bénéfices, - étant entendu que ces patrons seront continuellement exposés à la concurrence possible d’autres détenteurs de machines
Il reste à voir si le mouvement communiste libertaire renferme assez de vitalité d’appréciation et de puissance d’application pour étudier, absorber cette question de la liberté du crédit et l’amener à sa conclusion. Nombre d’économistes accordent que le communisme anarchiste est l’idéal ultime de la société. Cependant, il exige, pour être pratiqué, une confiance mutuelle portée à la perfection. Si nous accordons notre confiance à une personne qui n’en est pas digne, ses dispositions à la malhonnêteté ne se trouvent qu’encouragées par l’occasion offerte. C’est ce qui a donné lieu, dans les collectivités civilisées, au système des échanges, dans lequel nous ne livrons les produits de notre travail qu’à l’individu qui peut nous apporter des preuves qu’il a produit ou peut produire de la valeur ; et cette preuve est la monnaie. Dans les temps primitifs, cette monnaie doit représenter elle-même une valeur et on se sert d’or ou d’argent. Plus tard, l’administration de la justice se perfectionnant, et la confiance mutuelle s’accroissant, nous nous servons de papier, garanti par un professionnel à même de juger de l’honnêteté de l’émetteur. Dans l’avenir, le billet individuel portant promesse de créer de la richesse pourra peut-être circuler sans endossement professionnel. Et ce sera un prélude au communisme final. Mais la confiance mutuelle est une plante timide qui ne se développe bien que sous le climat de la liberté ; que l’être individuel choisisse ceux avec qui il veut coopérer, qu’il puisse discuter les termes mêmes de cette coopération, qu’il décide librement combien de son avoir il donnera en échange de ce qu’offre autrui, - et nous pouvons être certains que le système qui est le plus conforme aux intérêt de la majorité s’affirmera graduellement.
Henry Meulen
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O ANARCHIE !
Calomniée, maudite, incomprise, tu es la terreur, l’effroi de notre siècle.
« Tu es le naufrage de tout ordre - s’écrie la multitude - la rage incessante du meurtre et de la guerre. »
Qu’ils crient ! A ceux qui ne se sont jamais efforcés de découvrir la vérité qui gît derrière un mot, à ceux-là, le véritable sens du mot n’a pas été donné. Ils continueront à être des aveugles parmi les aveugles.
O mot si clair, si fort, si pur, tu exprimes tout ce que j’ai pris pour cible. Je te laisse à l’avenir !
Il est à toi dès que chacun s’éveillera à son destin. Sera-ce dans la clarté du soleil ? Dans le frémissement de la tempête ? Je n’en sais rien... mais la terre le verra.
Je suis un anarchiste. Et c’est pourquoi je ne veux ni dominer ni être dominé.
John-Henry Mackay
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L’Idée dominante
I
L’enseignement qui prévaut de nos jours est que les idées ne constituent qu’un phénomène secondaire, impuissant à déterminer les actes ou les relations de la vie. On les assimile volontiers à l’image que réfléchit le miroir et qui dirait au corps dont elle reproduit l’aspect : « Je veux te former ». A vrai dire, si nous savons parfaitement qu’une fois le corps éloigné du miroir, il ne reste rien de l’image, nous n’ignorons pas non plus que le corps réel a sa vie à vivre, insouciant de ses représentations fantomatiques et passagères - en réponse aux sollicitations toujours changeantes des choses qui lui sont extérieures.
C’est ainsi que la soi-disant conception matérialiste de l’Histoire, les Socialistes modernes et une majorité considérable d’Anarchistes, voudraient que nous considérions le monde des idées, des réflexions changeantes comme. sans consistance, n’ayant rien à faire dans la détermination de la vie individuelle, constituant, telles les images formées dans le miroir, comme autant de représentations apparentes, de relations matérielles données, mais absolument impuissantes à influencer le cours des choses matérielles. Pour eux l’esprit est un miroir vierge, quoiqu’à dire vrai il ne le soit jamais entièrement, puisque sans cesse en présence de la réalité matérielle et destiné à réfléchir une ombre quelconque. Aujourd’hui je suis quelque chose et demain je serai autre chose si la scène est modifiée. Mon moi, mon Égo, est un fantôme qui balbutie, qui pirouette dans le miroir, qui gesticule, qui se transforme, d’heure en heure ou de moment en moment, rayonnant de la lueur phosphorescente d’une réalité trompeuse, fondant comme le brouillard sur les hauteurs. Les rocs, les prés, les bois, les ruisseaux, les maisons, les utilités, la chair, le sang, les os, les nerfs constituent des réalités avec, pour chacune, un rôle défini à jouer - douées des caractéristiques qui persistent en dépit des modifications. Mais mon Ego, lui, ne persiste pas ; chaque modification des choses que je viens de nommer le reconstruit tout à nouveau.
Je pense que ce déterminisme implacable est une grande et lamentable erreur qui domine notre mouvement avancé. Certes, il fut un antidote salutaire contre la grande mystification théologique du Moyen Âge, c’est-à-dire l’idée que l’Esprit constituait une entité absolument irresponsable, promulguant des lois de son propre chef à l’instar d’un Empereur absolu, en dehors de toute logique ou de toute suite ou de toutes relations - souverain sur la matière et se déterminant lui-même suprêmement ; certes, je crois que la re-conception moderne du Matérialisme a accompli œuvre saine en crevant cette bulle d’orgueil et en replaçant l’homme et « son âme » à « sa place dans la nature » ; cependant je crois qu’il y a là aussi une limite et que l’idée de la domination absolue de la matière est une erreur aussi dangereuse que le concept de l’Esprit comme existant en dehors de toutes relations avec l’extérieur ; je pense même qu’en ce qui concerne l’influence sur la conduite personnelle, cette dernière conception a été la plus nuisible des deux.
La doctrine du libre arbitre a suscité des fanatiques et des persécuteurs qui, partant de ce point, que les hommes pourraient être bons dans toutes les circonstances - si seulement ils le voulaient - ont cherché à persuader la volonté d’autrui à l’aide des menaces, des amendes, des emprisonnements, de la torture, des galères, de la roue, de la hache, du bûcher - et tout cela afin de rendre bons les méchants et de les sauver en dépit de leur volonté obstinée. Mais si la doctrine spiritualiste - l’âme en premier lieu - a produit de tels êtres, la doctrine du Déterminisme matérialiste a produit des natures changeantes, indulgentes quant à soi, sans dignité, parasites, qui sont « ceci » maintenant et « cela » à un autre moment, et, par principe, ne sont rien. « Mes circonstances m’ont ainsi déterminé » déclare le d&
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